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La croissance en question - Simon Charbonneau - Le Monde 1989

mercredi 3 septembre 2008

Le Monde- Mardi 31 janvier 1989

LA CROISSANCE EN QUESTION UNE COURSE FOLLE - LE MONDE 1989

par Simon Charbonneau*

Les générations futures paieront le prix fort d’une fixation sur la performance et l’expansion
L’optimisme est donc à nouveau permis. L’INSEE, notre pythie nationale, vient de nous annoncer que la croissance française sera soutenue dans les mois à venir. Tous les experts sont unanimes : l’économie mondiale entre depuis quelques temps dans une phase d’embellie. Les problèmes de la France et des pays développés sont donc en voie d’être résolus.
Après quinze années de crise, un immense espoir voit le jour : la prospérité économique est en passe de réemprunter la voie royale des « trente glorieuses » chères à M. Jean Fourastié. A nouveau les autoroutes vont bousculer les paysages, l’automobile encombrer et polluer un peu plus l’espace, et les mégapoles étendre encore leur linceul de béton pour faire les beaux jours de l’industrie du bâtiment et des travaux publics.
Le chômage va régresser et la consommation redémarrer grâce à nos sacrifices salariaux, à la restructuration de notre économie et à la compétitivité de nos entreprises. Le cercle vertueux de la croissance est à nouveau enclenché. En avant toute sur la route de la compétition économique internationale, source de nouveaux progrès et de bonheurs pour le genre humain !
Tel pourrait être formulé en peu de mots un des dogmes fondamentaux de nos sociétés techniciennes, lui-même partie intégrante de la religion de la croissance qui est la seule croyance effective existante aujourd’hui à l’Ouest comme à l’Est. Cette idéologie n’est pas, bien entendu, assimilable à une philosophie politique car elle imprègne la société civile dans son ensemble dont le souffle semble depuis trente ans comme suspendu à la lecture annuelle de ses taux d’expansion.
Suite au dégonflement des idéologies politiques -tout le monde en convient aujourd’hui,- il n’y a qu’une seule politique économique et sociale possible. Dans ce domaine, le consensus politique entre la droite et la gauche est total. Les joutes politiques ne peuvent plus se manifester que sur les marges où les enjeux sont dérisoires.

Une timide ouverture
La réflexion sur la croissance serait-elle donc définitivement disqualifiée ? Pourtant, au début des années 70, alors que régnait encore la prospérité économique, un courant critique vit le jour, avec la publication d’ouvrages comme ceux de Dennis Meadows, d’Edwards Goldsmith ou, en France, celui méconnu de Bernard Charbonneau (1). La problématique des limites de la croissance, popularisée par le Club de Rome, était lancée mais avait l’handicap de s’inscrire au départ dans un courant contre-culturel des années 1968-1970, amené à disparaître rapidement par effet de mode.
Cette timide ouverture par rapport à l’idéologie bétonnée des « trente glorieuses » ne résista guère à la crise des années 70. La critique de la croissance devenait incongrue sinon inconvenante, alors que les Français se débattaient entre l’inflation et le chômage. Relancer la machine économique dans un contexte international qui ne permettait pas, voilà à quoi s’échinaient nos gouvernements.
Pourtant un brin de réflexion montrait que la « crise » était bien le produit logique de la formidable croissance des années précédentes. Qu’il s’agisse de l’augmentation constante des capacités de production de certaines branches de l’industrie -la sidérurgie par exemple,- de l’engorgement consécutif des marchés, de l’envolée brutale des prix du pétrole entraînée par celle de la consommation, il fallait en toute hypothèse, sans compter la pression nouvelle des coûts externes (pollution, encombrements divers, exode rural, etc.), payer le prix de la croissance facile des années précédentes.
Aujourd’hui que nous sommes en passe de retrouver une certaine prospérité, la critique de la croissance serait-elle susceptible de retrouver une légitimité ? Apparemment non ! Jamais l’élite du pouvoir n’a été aussi hermétique à une telle critique, et le silence des intellectuels sur une question aussi fondamentale est, à cet égard, tout à fait éloquent ! Est-ce d’ailleurs là un signe inconscient de son urgence ?
La crispation sur le dogme est le signe infaillible de l’accumulation des problèmes. Les faits sont en effet têtus. Il faut tout d’abord remarquer, banalité de base, que la croissance dans les pays développés est de plus en plus difficile. Tous les experts (mais il se trompent souvent !) sont d’accord pour penser que les taux de croissance des années 60 ont peu de chances d’être retrouvés, même si l’ouverture à l’Est offre un nouveau champ.
Il y a plusieurs causes à cela, dont la mondialisation de l’économie n’est pas la moindre : plus il y a de pays qui accèdent aux techniques industrielles et se lancent dans la croissance, plus la compétition économique internationale devient dure. Les possibilités de réussite s’amenuisent.
Ensuite une expansion continue de notre richesse comme de nos moyens est contraire aux lois élémentaires de la physique comme de l’écologie. Tôt ou tard viendra la chute et l’effondrement des courbes. A cet égard la « crise » des années 70-80 devrait être interprétée comme un avertissement sérieux. Au lieu de cela, les citoyens n’ont droit qu’à des mystifications, pour ne pas dire des mensonges, de la part de nos décideurs éclairés !

Des coûts multiformes
Les coûts de la croissance, de plus en plus importants, sont d’ailleurs là pour nous avertir du caractère inéluctable de cette chute, qui sera d’autant plus catastrophique que l’on n’y aura pas été préparé. Ces coûts sont multiformes et de plus en plus manifestes.
Sur le plan social, la croissance tend à supprimer davantage d’emplois qu’elle n’en créait, surtout en terme d’emplois permanents qualifiés. Ceci est particulièrement vrai dans la mesure où l’on se place à l’échelle internationale : la résorption du chômage dans un pays signifie souvent, inévitablement, son aggravation dans un autre.
De plus, la révolution technique permanente (2), combinée à la compétition économique sauvage, est à l’origine de l’expulsion progressive de l’homme hors du monde du travail, à l’exception d’une poignée de managers. Le cas de l’agriculture est exemplaire à cet égard : les contradictions du productivisme agricole sont telles aujourd’hui qu’il faut s’attendre, dans les prochaines années, à voir mourir nos dernières campagnes et nos derniers villages dans des régions entières.
La politique actuelle de la CEE encourageant la mise en friche ne peut conduire qu’à une intensification des derniers secteurs encore voués à l’agriculture. Le système agro-industriel mène à une concentration croissante des exploitations au détriment de la gestion de l’espace rural. Les derniers lambeaux de l’agriculture paysanne non compétitive disparaîtront à jamais.
En ce qui concerne les coûts écologiques de la croissance, il faut bien dire que la facture est en train de s’alourdir chaque année. Pour l’écosphère, c’est la réduction de la couche d’ozone provoquée par la pollution chlorée et l’effet de serre ou, sur la surface de la Terre, c’est la déforestation de certains pays du tiers-monde et la nitrification des eaux dans certaines zones d’agriculture intensive.

Le court terme
La fameuse croissance risque de se traduire rapidement par une décroissance vertigineuse de nos ressources naturelles. Tout le système actuel de la croissance repose d’ailleurs sur un mécanisme de transferts de coûts écologiques dans l’espace et dans le temps. Ainsi les générations à venir paieront le prix fort de notre fixation obsessionnelle. Pour le technosystème en expansion, les limites écologiques, sociales et même économiques de la croissance constituent un mur infranchissable.
Face aux menaces de désordres en tout genre qui accompagneront inévitablement l’effondrement de la croissance, comment réagit le système ? Non par une remise en question de ses objectifs, mais par une fuite en avant éperdue où l’équilibre immédiat est recherché par une accélération de mouvement. Dans tous les pays développés se joue une course de vitesse entre la menace de chaos et la recherche d’une organisation plus sophistiquée.
Plus que jamais, l’économie mondiale fonctionne sur le court terme, la prévision n’étant opérationnelle que sur l’année et correspondant à l’absence de finalité du système. Face à la vulnérabilité croissante de l’économie et des systèmes techniques complexes qui la font fonctionner, des régulations sont mises au point qui, à leur tour, justifient la prise de nouveaux risques et induisent de nouvelles fragilités. La course entre la performance et la sécurité, l’épée et le bouclier, continue alors, plus folle que jamais.
Cette logique absurde et suicidaire doit cesser, à moins de considérer que pour l’homme moderne les déterminismes technico-économiques sont en définitive assimilables à la tectonique des plaques. Peut-être est-il encore temps de réfléchir à l’après-croissance.
Cela nécessiterait d’abord d’arrêter de multiplier les bombes à retardement sociales et écologiques que nous prépare la recherche scientifique imbriquée dans la croissance économique et que nous impose la technocratie ou le marché. Cela veut dire ensuite réfléchir à une décélération contrôlée de l’économie mondiale qui seule permettrait de limiter les dégâts existants et surtout à venir. On n’arrête pas brutalement un convoi lancé à peine vitesse !
La restauration progressive des autonomies, en particulier agro-alimentaires, des économies régionales et locales, serait un élément essentiel de cette politique. Un monde où les Africains sont nourris par l’aide alimentaire des pays industrialisés et le bétail de ces derniers nourri par des tourteaux d’arachides afin de produire des excédents de lait ou de viande est un monde absurde (3).
Peut-être demain aura-t-on besoin davantage de paysans et d’artisans que de spécialistes de la finance internationale ou de la sécurité des systèmes !
Préparer l’après-croissance où l’ordre social sera désormais fondé sur le principe d’équilibre nécessite en tous les cas un changement radical de mentalité chez l’homme moderne et sans doute un renouveau spirituel qui seul le fera réagir contre les déterminismes technico-économiques dans lesquels, pour son propre malheur, il a résolu aujourd’hui de s’enfermer.

SIMON CHARBONNEAU
* Maître de Conférences à l’Université Bordeaux I

(1) Dennis Meadows : Halte à la croissance (1972, Fayard) ; Edward Goldsmith : Changer ou disparaître (1972, Fayard) ; Bernard Charbonneau : Le Système et le Chaos (1973, Anthropos)
(2) Jacques Ellul : Le Bluff technologique (Hachette, 1988)
(3) François de Ravignan : La Faim Pouquoi ? (Syron 1963)